Les racines de cette plante ont donc des propriétés stimulantes, se dit Périlune.
« Pourriez-vous m’apprendre à extraire le suc des racines, et les travailler, comme vous le faites ?
- Guérisseuse, toi aussi ? « demanda la vieille femme.
« En… quelque sorte. Je suis… botaniste itinérante, et je me sers parfois de mon savoir pour soigner. »
In’treïa sourit tendrement et acquiesÇa.
Elle tendit une paire de gants rà¢pés en cuir épais.
« Toujours mettre. Toujours. Poison, sinon.
- Hmm… on le boit mais on ne doit pas le toucher ?
- Poison, sinon, » insista la sorcière.
S’asseyant en tailleur dans la hutte, comme l’ancêtre le lui indiquait, elle passa les racines au feu, les frotta avec une pierre ponce pour en ôter les parties brûlées, détailla la chair devenue tendre et la broya dans un mortier. La pà¢te obtenue fut déposée sur des clayettes et séchée au feu, le temps d’un thé à¢cre et parfumé, au goût de citronnelle, puis broyée de nouveau additionnée d’un alcool fort, une prune locale – « pas d’effet, juste fait partir les impuretés… et donne du goût » −, encore une fois séchée au feu – l’alcool en profita pour s’évaporer −, et réduite en poudre, pour être enfin délayée dans de l’eau.
« Mais même là , pas toucher avec la peau, même les lèvres. Juste boire. Tiens, gourde spéciale pour keracha, j’en ai pour toi. »
C’était une outre d’un quart de litre, munie d’un goulot étroit et long, fait apparemment d’une corne de chèvre des montagnes.
En échange, Périlune offrit le peu de viande qui lui restait – du castor, c’était gras mais séché, un délice – et montra quelques herbes de soin qu’elle possédait. L’ancienne fut grandement intéressée par les cylites à la sève cautérisante, et Périlune lui enseigna l’art de les garder fraîches.
Le lendemain, elle repartit, chargée de la gourde pleine, et de quelques racines de keracha enveloppées dans un tissu ciré.
Elle utilisait souvent cette potion revitalisante, une petite gorgée lui faisait oublier sa fatigue, une agréable chaleur se répandait dans ses jambes et son esprit se faisait plus clair. En revanche, cela donnait faim !
Un soir que Périlune faisait rôtir un lapin farci de serpolet – ironie du sort – dans une clairière, un bruissement se fit entendre dans les fourrés. Sur le qui vive, la jeune femme bondit sur ses pieds, attrapant dans le même mouvement son sac et son bà¢ton, mais son agresseur était déjà sur elle, la ceinturant par derrière au niveau des épaules. Elle donna un coup de bà¢ton vers l’arrière pour déséquilibrer son adversaire, et vit soudain une lame luire près de son visage. Affolée elle se cambra brusquement et se dégagea, le couteau dévia au moment où il tranchait, et Périlune, reculant vivement de quelques pas, fit face au brigand qui s’assaillait. Mais d’autres couteaux brillaient dans la pénombre. Une bande entière…
« Inutile de m’attaquer ! Je ne possède rien, pas d’or, pas de lettres de change ! »
Une voix s’éleva :
« Ta tête, cornue. C’est ce trophée qui nous intéresse. »
C’est incroyable, tout de même ! Avec tous les efforts que je fais pour cacher mes cornes, on dirait que tout le monde le sait !, marmonna-t-elle.
Voyant deux autres larrons sortir des buissons, elle plongea la main dans son sac, en vue d’une chelistis au cÅ“ur de braise – avec le foyer déjà en place, l’effet en serait augmenté – pour la retirer tout aussi vite, par réflexe. Ses doigts étaient poisseux.
Le souffle coupé, Périlune comprit.
La liqueur de keracha ! Le couteau dévié a dû percer l’outre !
Elle frotta frénétiquement sa main contre son sac, sa tunique, sa cape, tentant d’ôter toute trace du poison, tandis que les hommes approchaient.
Et puis le monde s’éclaira dans la tête de la magicienne. Les détails apparurent plus contrastés, plus visibles malgré la faible luminosité ; les mouvements des marauds semblaient ralentis tant ils étaient analysés précisément par les yeux de Périlune ; son sang lui paraissait couler plus vite, être plus frais ; sa fatigue et sa peur n’étaient plus.
Cette sensation ressemblait à celle lors de la prise de keracha en boisson, mais… de faÇon plus acérée, presque agressive, tout en étant enivrant.
Regardant les doigts de sa main droite, elle y vit les restes de liqueur luire faiblement, pulser en accordance avec son cœur, et la lueur progressait vers sa main, dessinant des arabesques pointues. Levant les yeux elle vit le brigand le plus proche reculer instinctivement.
Une flèche siffla. Périlune leva le bras droit et la flèche s’y planta en vibrant. Si elle ressentit le choc ce n’était pas de la douleur. Comme si la flèche s’était fichée dans du bois. De la main gauche elle tira sur la hampe du trait ; aucun sang ne parut de la blessure. La lueur avait maintenant atteint l’épaule et se propageait vers l’autre bras et le torse, transparaissant sous sa tunique.
Ses doigts fourmillaient, ses lèvres tremblaient, tout son corps frémissait de l’intérieur.
Un des malfrats se lanÇa, dague au clair, un coup du plat de la main l’envoya à plusieurs mètres, le visage griffé par des échardes dont il se souviendrait longtemps. Désormais effrayés, les brigands commenÇaient à fuir. D’un geste sûr, Périlune brandit son bà¢ton et appela la foudre ; la lumière aveuglante dispersa les hommes tandis que la magicienne en transe demeurait droite, les pupilles dilatées dans ses yeux dorés et les cornes grandies – une troisième, longue de bien vingt centimètres, était même apparue sur son front –. Mus par un vent venu de nulle part, ses cheveux, méchés comme du lierre, encadraient son visage.
Les brigands avaient tous disparus.
Périlune tomba soudain à genoux, secouée de sanglots compulsifs, ses mains heurtèrent le sol, faisant jaillir de la vapeur des herbes humides et roussissant les sèches, et s’évanouit.
Lorsqu’elle se réveilla, le soleil se levait tranquillement, la clairière était vide, le foyer éteint – le lapin calciné – et elle gisait au creux d’un cercle brûlé aux complexes dentelures internes. Elle tenta de rassembler ses souvenirs.
La liqueur de keracha était censée être un poison… Pourquoi a-t-elle eu cet effet ? Il faut que je retourne voir la sorcière birthienne… Elle m’a mise en garde, mais peut-être y a-t-il eu des précédents, elle en saurait plus que moi.
Le voyage devait durer longtemps, et c’était presque rebrousser chemin, mais il le fallait. Et puis, rebrousser chemin, encore fallait-il qu’elle sût où elle allait.
Elle se mit en route, avec la ferme intention de ne pas utiliser le keracha avant d’en savoir plus, ignorant la fatigue qui s’installait de plus en plus souvent – on s’habituait vite à ce que la liqueur la fasse disparaître –. Las, plusieurs fois, Périlune méjugea de ses forces et s’épuisa, perdant un temps précieux à dormir. Puis elle céda et reprit de temps à autre une gorgée, oh une petite seulement.
Vint un soir où d’autres brigands lui cherchèrent querelle. Si l’expérience des grands chemins de Périlune l’avait rendue forte, elle n’était pas dénuée de craintes, et connaissait ses limites. Tremblant par avance, elle pressa légèrement l’outre de keracha, posant son index à l’extrémité du goulot, et dès qu’elle sentit la fraîcheur du liquide, le retira, frotta doucement son doigt contre les autres. La sensation électrisante qui lui était déjà étrangement familière arriva bien vite. Cette fois le feu et le givre se mêlèrent pour faire fuir les marauds, tandis que les cheveux roux chocolat de la botaniste magicienne fouettaient l’air et battaient le sol tant ils avaient poussé – le lendemain, elle les coupait en vitesse, de dégoût –.
C’était grisant, pour la jeune femme, qui avait toujours eu une magie faible, qui en avait tant souffert, grisant de pouvoir lancer des sorts sans focalisateur, sans incantation compliquée, sans… effort… une magie instinctive qu’elle n’avait jamais connue.
Elle en vint à douter du bien-fondé de son voyage vers la sorcière. Celle-ci lui avait dit que le keracha était un poison, pour elle ce n’en était pas un, au contraire ; alors pourquoi s’inquiéter ? Plusieurs fois elle faillit s’écarter de sa route, se disant tout irait bien, qu’elle contrôlait ses pouvoirs ‘révélés’. Tout en occultant le fait qu’elle se souvenait rarement de faÇon claire de ce qui avait bien pu se passer lorsqu’elle était en transe.
Mais elle continua, elle voulait tout de même savoir… Il était dommage que le monastère ne fût pas sur sa route, elle aurait profité du laboratoire – à la pointe du progrès – des moines de Daméus pour étudier les principes actifs du keracha. Elle aurait d’ailleurs dû le faire bien plus tôt et se maudit de n’y avoir pensé.
Evitant les villes, elle parcourut la vallée jusqu’au col d’Espilza, où elle prévoyait de grimper jusqu’en Byrthie.
Après un mois de marche, elle atteignit enfin le village perché. Demandant à voir In’treïa on la mena vite à la sorcière, qui l’accueillit avec un grand sourire.
« Revenue ! Beau voyage ? Vu belles choses que mes jambes m’interdisent ? »
Nerveuse, Périlune éluda, et après les formules de politesse de rigueur, fut directe.
« Ce serait trop long de tout raconter, In’treïa… Mais une chose m’amène. La liqueur de keracha. J’en ai eu sur les mains, et… et pourtant je suis là . »
Songeuse, la vieille femme répondit :
« Déjà arrivé, oui. Mais… chose horrible s’est passé. Et puis… pas un humain. »
Dégageant ses oreilles pointues et les petites cornes grises et striées de ses mèches folles, Périlune dit simplement :
« Je ne suis pas humaine. »
Les yeux ronds, In’treïa balbutia :
« Démon ?
- Non. Je suis du peuple lhymbien, à l’extrême sud des terres de Lenée. Je voyage depuis des années et suis pourchassée depuis ce temps… Je n’ai jamais rencontré de démons, et suis bien marrie de les rappeler à ceux que je croise…
- Pardon, pardon, damoiselle, pardonne la peur d’une vieille folle… »
La sorcière se répandait en excuses.
« Ce n’est rien. J’ai l’habitude. Reparlons du keracha, voulez-vous ?
- Oh. Oui… oui, le keracha. Combien de fois sur les mains ? »
Périlune hésita.
« Une fois.
- Si tu mens, Ça n’aide pas, non. »
Honteuse, la jeune femme rectifia.
« Quatre…
- Raconte. »
Elle raconta. Décrivit la transe. S’épancha sur les sensations, essayant d’être objective.
« Pas bon, pas bon. Tu prends goût. Déjà arrivé une fois… Un elfe. Une malédiction sur lui, je crois, car il était mortel. Le keracha l’a sauvé, faible, faible il était quand les chasseurs ont ramené lui. Etait un guerrier, n’a pas demandé comment faire, pas eu le temps de dire c’est poison, il est parti. Un mois après, on a raconté violents incendies dans la forêt du contrebas. Les gens ont dit ont vu un homme, grand, droit, lance des flammes avec la main. Cache bien tes oreilles, on n’aime pas les elfes ici maintenant.
- Comment puis-je le retrouver ?
- Son nom… son nom, Ybaoch. Ybaoch Casseliel. Mais te parlera pas. Peut-être mort, après tout. Pas si mal, ajouta-t-elle tout bas. Vois plutôt celui m’a enseigné fabrication, mon maître Na’n’sagh. Très vieux, mais sûrement pas mort. Au sommet la montagne, va, damoiselle. »
Périlune prit congé. Tout en gravissant le sentier rocailleux vers le sommet, elle réfléchissait. Oui, la transe lui avait plu. Cette… extase, la possibilité de faire de la magie naturellement, comme ceux de son peuple, de passer outre son handicap. Renoncerait-elle à tout cela si Ça se révélait dangereux ? Elle n’en était pas sûre… Et puis, où y avait-il du danger ?
Brusquement décidée, elle fit volte face, et se dirigea vers le contrebas.
La forêt portait les marques du feu, et Périlune se rendit compte qu’In’treïa ne lui avait pas dit quand ces incidents avaient eu lieu.
Un hameau se dressait près des arbres. Périlune approcha une femme qui peinant à porter un grand fagot de bois. Avisant l’encombrant fagot en train de tomber, Périlune le soutint d’une main et demanda en langue commune :
« Bien le bonjour, ma dame. Je cherche quelqu’un. Un elfe, qui est passé ici, il y a longtemps. »
Elle aurait dû s’attendre à cette réaction. La femme là¢cha son fagot, les yeux écarquillés, et s’enfuit en criant :
« Le feu, le feu ! Etrangère cherche le feu ! »
Aussitôt un homme sortit de la première maison. L’air menaÇant, il s’avanÇa vers la lhymbienne.
« Amie du maudit feu ? Va-t-en !
- Non, non, ce n’est pas mon ami. Je le cherche, c’est tout.
- Parti, et c’est bien. Passé il y a dix ans, jamais oublié. »
Il cracha rageusement.
« Parti où ? insista Périlune.
- Descendu la vallée, vers sud.
- Pouvez-vous… me le décrire ? »
Il eut un petit rire.
« Tu cherches quelqu’un tu n’as jamais vu ? Grand, cheveux gris courts, pas coiffés – il ricana, passant sa main crasseuse dans sa tignasse tout aussi peu peignée – et très pà¢le. Peau très pà¢le, blanche vraiment. Vu de loin, mais peau très pà¢le. »
Périlune le remercia grandement et s’en fut.
Elle arriva dans un autre village, au sud, et apprenant que l’elfe flamboyant avait brûlé bien plus qu’une forêt sur son passage, elle en parla – avec plus de discrétion –, demandant des détails ; on la dirigea vers l’apprenti du tisserand, qui avait assisté au passage de l’elfe. C’était un jeune homme gracile qui ne supportait plus la vue d’un feu depuis dix ans, et qui faisait des cauchemars presque toutes les nuits. Il décrivit à la jeune magicienne ses visions, des yeux bleus vifs, perÇant la nuit, remplis de flammes blanches tant elles étaient brûlantes. Périlune lui laissa quelques sachets d’herbe de Loraen, au pouvoir calmant et somnifère, et continua sa route.
Le soir tombant, elle établit son bivouac et se laissa réfléchir. Elle avait, du moins en partie, son signalement, et là où il était passé… il y a dix ans. Combien de temps lui faudrait-il pour le retrouver ? Ce soir, elle pouvait se poser, se perdre dans la contemplation des flammes de son foyer – petit et contenu – en rêvant à cet homme, dont elle ne savait si elle le haïssait pour ses actes, ou si elle le cherchait parce qu’il était son semblable dans cette expérience, et qu’il pourrait – peut-être – l’aider. Mais demain, elle repartirait.
mai08.